En présentant le Document de Programmation Budgétaire et Économique Pluriannuelle (DPBEP) 2027-2029, le gouvernement sénégalais affiche une ambition claire : concilier le retour à la soutenabilité des finances publiques avec une transformation économique profonde, le tout « sans austérité » . Ce mantra, martelé dans les colonnes du quotidien Le Soleil, cherche à rassurer les partenaires financiers tout en préservant le contrat social qui a porté au pouvoir le duo Diomaye-Sonko en mars 2024.
Pourtant, une analyse approfondie de ce document, mise en perspective avec la rupture souverainiste promise en début de régime et l’analyse éclairée d’experts comme le Dr. Seydina Oumar Seye, révèle un paradoxe saisissant. Le chemin choisi, bien que pragmatique, semble marquer un retour timide mais certain à l’orthodoxie financière, loin de la rupture endogène tant annoncée, et soulève de sérieuses questions quant à sa pertinence pour une croissance réellement pro-pauvre.
1. L’approche endogène du début de régime : le spectre d’une « révolution copernicienne »
L’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko s’est faite sur un discours de rupture sans précédent. Leur projet, incarné par le référentiel « Sénégal 2050 », se voulait une « révolution copernicienne » . Rejetant les modèles hérités des Plans d’Ajustement Structurel (PAS) accusés d’avoir accru la dépendance, le nouveau pouvoir promettait une souveraineté économique totale.
Le financement endogène était le pilier de cette vision. Le gouvernement affirmait vouloir financer 90% de sa stratégie sans recours à l’endettement extérieur, en misant sur la mobilisation des ressources domestiques, une meilleure traçabilité des flux financiers, et surtout, sur les retombées de la nouvelle rente pétrolière et gazière . La rupture était également idéologique : elle affichait une défiance assumée vis-à-vis des institutions de Bretton Woods, avec un Premier ministre dénonçant une volonté « d’asphyxie » financière .
Dans ce contexte, des économistes comme le Dr. Seydina Oumar Seye appelaient à une gestion transparente et alternative. Il plaidait pour « rassurer les marchés » par une communication claire, mais surtout pour explorer des alternatives à l’austérité : investissements massifs dans les secteurs stratégiques, partenariats public-privé et la mise en place d’un « consortium économique sur le secteur privé national » pour ancrer la croissance localement . L’accent était mis sur la nécessité de ne pas reproduire les erreurs du passé, où les mesures de rigueur avaient plongé l’économie dans la récession.
2. Le DPBEP 2027-2029 : une orthodoxie déguisée en consolidation vertueuse
Le DPBEP 2027-2029, publié un an après cette prise de pouvoir, dessine un tout autre portrait. Le fil conducteur n’est plus la rupture, mais la consolidation budgétaire. Les chiffres sont sans appel : le déficit budgétaire, reconnu comme abyssal (estimé à 14% du PIB par le gouvernement ), doit être ramené de 4,9% en 2027 à 3,0% du PIB en 2029, conformément à la norme communautaire de l’UEMOA .
Pour y parvenir, la méthode est résolument orthodoxe. Elle repose sur un double levier :
1. La compression des dépenses courantes : Elles doivent reculer de 159 milliards FCFA, principalement via la maîtrise de la masse salariale et la rationalisation des subventions aux entreprises publiques .
2. L’augmentation massive de la pression fiscale : Celle-ci franchira pour la première fois le seuil de 20% du PIB pour atteindre 21% en 2027. Cette hausse ne viendra pas du relèvement des taux, mais de « l’élargissement de l’assiette », notamment en intégrant le secteur informel et en taxant l’économie numérique .
Ce faisant, le gouvernement emprunte un chemin qui ressemble étrangement à celui imposé par le FMI. Le document lui-même cite les fonds provenant des hydrocarbures (703 milliards FCFA sur le triennat) comme une bouée de sauvetage, mais pour les flécher vers un « Fonds intergénérationnel », excluant toute utilisation pour des dépenses salariales ou de fonctionnement . L’objectif affiché reste de créer un espace budgétaire, mais en se conformant aux diktats des marchés financiers et des agences de notation, plutôt qu’en les défiant comme annoncé initialement.
3. Les limites d’une stratégie de « croissance sans austérité » : l’éclairage du Dr. Seydina Oumar Seye
Loin d’être une simple querelle technique, ce virage suscite de vives critiques sur sa capacité à générer une croissance inclusive et durable. L’analyse du Dr. Seydina Oumar Seye permet d’en identifier les principales failles.
· La faiblesse de l’investissement public réel : Si le gouvernement vante une hausse des dépenses d’investissement de 510 milliards FCFA , cette augmentation est absorbée par la nécessité de financer des projets à « fort impact » sans pour autant changer la structure de l’économie. En parallèle, la création d’un espace budgétaire se fait en réduisant les transferts courants et subventions, qui soutiennent de nombreux secteurs productifs . L’austérité, bien que niée, opère via un resserrement du budget de l’État qui pourrait étrangler la demande intérieure.
· La question de l’efficacité de la mobilisation fiscale : L’ambition d’atteindre un taux de pression fiscale de 21% grâce à l’intégration du secteur informel est un vieux serpent de mer. Comme le souligne implicitement les experts, cela nécessite une transparence et des réformes institutionnelles que le gouvernement n’a pas encore menées à bien . L’exemple du Ghana, où une manipulation des chiffres a entraîné une crise de confiance, est un avertissement . Si la « taxe » est perçue comme un moyen de combler les déficits plutôt que comme un contrat social pour un développement partagé, elle sera inefficace et socialement injuste.
· La fragilité d’une « croissance pro-pauvre » sans transformation structurelle : La priorité donnée à l’assainissement budgétaire et à la maîtrise des dépenses risque de se faire au détriment de l’investissement dans le capital humain et les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre, pourtant essentiels pour réduire la pauvreté . Le référentiel « Sénégal 2050 » prévoit une croissance annuelle moyenne de 6,5% , mais la stratégie actuelle, centrée sur la rigueur comptable et non sur une stratégie industrielle offensive, pourrait hypothéquer cette ambition. Le Dr. Seye, tout en reconnaissant la nécessité de rassurer les bailleurs, insiste sur une « croissance pro pauvre » qui ne peut être atteinte que par des investissements ciblés et un dialogue social profond, non par une simple réduction du déficit .
En conclusion : Le risque d’une « dette d’opportunité »
Le DPBEP 2027-2029 représente un moment de vérité pour le régime de Diomaye Faye. Il marque la fin de la période post-électorale et le début d’une gouvernance économique contrainte. La volonté de « souverainiser » l’économie semble se heurter au mur des réalités financières et de la défiance des marchés.
Cependant, le danger est de substituer à une « dette financière » une « dette d’opportunité ». En se focalisant sur une consolidation budgétaire qui n’ose pas dire son nom, le gouvernement risque de passer à côté de la transformation structurelle nécessaire. Les alternatives proposées par le Dr. Seye investissement massif dans les secteurs stratégiques locaux, création d’un consortium économique national, utilisation intelligente des partenariats public-privé sont des pistes ambitieuses qui exigent du temps et une vision à long terme, incompatibles avec des « échéances dictées » et les injonctions des agences de notation.
En définitive, la trajectoire actuelle illustre le paradoxe des économies dépendantes. Pour regagner une souveraineté monétaire et budgétaire, elles doivent d’abord se soumettre aux règles de l’orthodoxie qui les ont contraintes. Le défi du Sénégal sera de démontrer que cette « consolidation résolue » est un préalable à une croissance endogène, et non un substitut à celle-ci. Le verdict de l’histoire, et des populations qui attendent une amélioration de leur quotidien, sera sévère si cette stratégie échoue à créer les emplois et la justice sociale qui étaient au cœur du « Projet ».
Dr. Seydina Omar Seye.
Cet article Le DPBEP 2027-2029 ou l’ambigüité d’une « consolidation sans austérité » : De la rupture affichée à l’orthodoxie budgétaire, une analyse critique de la trajectoire économique sénégalaise (Par Dr. Seydina Oumar Seye) est apparu en premier sur KEWOULO.