​Risque pays du Sénégal : Indifférence des lnvestisseurs des « mauvaises notes » de S&P et Moody’s ? (Par le Dr. Seydina Oumar Seye.) 

  

Malgré une cascade de dégradations de la note du Sénégal par les grandes agences de notation occidentales (S&P, Moody’s), le pays ne se retrouve pas isolé. Entre ingénierie financière offensive (TRS), mobilisation record du marché régional UEMOA et résilience politique, la signature sénégalaise résiste. Retour sur un paradoxe apparent qui interroge la pertinence des critères de notation traditionnels face aux économies émergentes.

1.⁠ ⁠La descente aux enfers selon S&P… une réalité à relativiser

Le 27 mars 2026, l’agence Standard & Poor’s (S&P) a porté un nouveau coup : l’abaissement de la note en monnaie locale du Sénégal de « B- » à « CCC » . Une décision qui, techniquement, place le pays en zone spéculative, juste avant le défaut.

Pourtant, en prêtant attention au détail, une schizophrénie des marchés apparaît. Comme le souligne l’expert Babo Amadou Ba, si S&P dégrade la note en CFA, d’autres acteurs de place comme Bloomfield Investment attribuent toujours au Sénégal une note BBB+ en monnaie locale . Un écart de notation aussi colossal (CCC vs BBB+) est rarissime. Il illustre un profond désaccord méthodologique : les Anglo-Saxons sanctionnent la transparence des « dettes cachées » révélées par l’audit de 2024, tandis que les agences africaines valorisent les fondamentaux et la liquidité réelle.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes :

· Moody’s a dégradé le Sénégal de Ba3 à Caa1 entre octobre 2024 et octobre 2025.
· S&P est passé de B+ (février 2025) à CCC+ (novembre 2025), puis CCC (mars 2026).
Mais cette litanie de mauvaises nouvelles a un effet pervers : elle n’a pas provoqué l’effondrement attendu.

2.⁠ ⁠Le « Mur de Mars » : une résilience qui déjoue les pronostics

Les agences occidentales tablaient sur un défaut de paiement autour du 13 mars 2026, moment de pics de remboursements. Force est de constater que le Sénégal a franchi ce mur grâce à une stratégie de contournement habile.

Le pays a été éjecté du marché des Eurobonds (où emprunter coûterait désormais plus de 12 %). Qu’à cela ne tienne ! Le Sénégal a actionné son marché intérieur. En 2025, les levées sur le Marché des Titres Publics (MTP) de l’UEMOA ont atteint des sommets : 2 225 milliards FCFA par adjudication et 1 779 milliards par Appel Public à l’Épargne (APE) . Pour 2026, l’objectif est de lever 4 132 milliards sur le seul marché régional.

Cette résilience démontre que la liquidité bancaire de l’Union et l’épargne des investisseurs locaux restent massivement confiantes dans la signature sénégalaise. Et alors ? Comme le dirait l’adage : les investisseurs suivent l’argent, pas les notes.

3.⁠ ⁠Le TRS, l’arme secrète de l’ingénierie financière sénégalaise

Face au blocus des notations, le Sénégal a sorti un joker : le Total Return Swap (TRS). Grâce à cet instrument de la nouvelle économie, des investisseurs étrangers (AFC, First Abu Dhabi Bank, Société Générale) ont acheté des obligations en F CFA, contournant ainsi le risque de change pour le Sénégal.

Le Pr Abou Kane (FASEG/UCAD) compare cette situation au Détroit d’Ormuz : le chemin classique (marché international) est miné par les agences. Le TRS est le « passeur » payant mais efficace . Entre avril et novembre 2025, le Sénégal a levé 721 milliards FCFA via ce mécanisme à un taux de 7,1 %, bien en deçà des 12 % du marché international.

Le calcul est simple : Même avec une décote (les banques prennent environ 30 % de la valeur des obligations en garantie), l’État préfère encaisser 70 % de la valeur aujourd’hui pour assurer sa trésorerie plutôt que de faire défaut. Pour les investisseurs finaux, le TRS offre un rendement sécurisé adossé à une monnaie (F CFA) adossée à l’Euro.

4.⁠ ⁠Pourquoi les investisseurs restent-ils « indifférents » aux notes ?

L’indifférence apparente s’explique par trois facteurs que les ratings ne captent pas :

1.⁠ ⁠La Prime de Transparence : En 2024-2025, le Sénégal a fait ce qu’aucune autre nation de la zone n’avait fait : un audit exhaustif des finances. Si cela a mécaniquement dégradé les ratios (dette/PIB réévaluée à la hausse), cela a restauré une confiance comptable de long terme auprès des fonds d’investissement agiles.
2.⁠ ⁠Le Potentiel Économique : Le pays ne se résume pas à sa dette. L’entrée en production des ressources pétrolières et gazières, couplée à une démographie dynamique, promet une croissance robuste. Les agences notent le passé ; les marchés anticipent l’avenir.
3.⁠ ⁠La Souveraineté Monétaire Régionale : Contrairement à un pays comme le Ghana, le Sénégal ne peut pas être à court de devises pour payer sa dette locale. La garantie de la BCEAO et le mécanisme de pooling des réserves rassurent.

5.⁠ ⁠Et après ? « And so what ? »

La question posée par les autorités sénégalaises est légitime : And so what ?

Même avec un rating « spéculatif », le Sénégal réussit ses APE. Même avec des perspectives négatives, le taux des obligations du Trésor sur le marché régional reste compétitif (6,4 % sur 3 ans en février 2026).

Les alternatives à la finance traditionnelle existent. Outre le TRS, les APE sous-régionaux permettent de capter l’épargne des pays voisins (Côte d’Ivoire, Mali, Bénin), créant un marché de la dette purement ouest-africain, décorrélé des humeurs de Wall Street.

En conclusion, si la vigilance budgétaire reste de mise, l’indifférence des investisseurs face aux sanctions de S&P est le signe d’une maturité financière. Le Sénégal montre qu’on peut être mal noté mais bien financé. La confiance en la signature souveraine n’est pas intacte… elle est réallouée : on délaisse les marchés anglo-saxons pour les banques du Golfe et les caisses de retraite de la sous-région.

Le mur de Mars est franchi. La notation a baissé. Mais la caisse est remplie. Voilà le nouveau paradigme.

Dr. Seydina Oumar Seye.

Références et données clés utilisées :

· S&P & Moody’s : Dégradations de B+ à CCC (2025-2026).
· Bloomfield : Maintien de la note BBB+/A- (Risque faible).
· TRS : 721 milliards FCFA levés en 2025 à 7,1 %.
· Marché UEMOA : Objectif de levée 4 132 milliards FCFA en 2026.
· Audit : Révélation de l’ampleur de la dette sous l’ancien régime (facteur de dégradation, mais facteur de crédibilité future).
•⁠ ⁠Professeur J. Cabral ( FASEG/ UCAD).
•⁠ ⁠Professeur Abou Kane (FASEG/ UCAD).

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