L’analyse de Lansana Gagny Sakho se présente comme un « diagnostic institutionnel » fondé sur « des données vérifiables ». En réalité, elle relève davantage d’une construction rhétorique visant à attribuer à Ousmane Sonko l’ensemble des difficultés économiques du Sénégal, tout en occultant des éléments factuels majeurs.
Cette démonstration s’articule autour d’une technique de dilatoire bien connue : rendre responsable un acteur des conséquences d’une situation qu’il a lui-même héritée, tout en présentant les choix contraints du gouvernement actuel comme des « preuves » de la mauvaise gestion passée.
1. L’héritage réel : une situation dégradée avant 2024
Ce que l’auteur occulte
L’article affirme que le Sénégal a hérité à la transition d’un « paysage économique profondément dégradé, résultat d’une stratégie de terre brûlée ». Mais les données du FMI contredisent cette lecture :
· En 2023, la croissance économique a dépassé les attentes (4,6 %) malgré les tensions politiques, reflétant une bonne campagne agricole et un secteur tertiaire solide.
· Le déficit budgétaire était contenu à 4,9 % du PIB en 2023 in fine, certes élevé, mais très loin des « 13,4 % » dont parle l’auteur. Quant à la dette, le FMI la chiffrait à 73,4 % du PIB à fin 2023, non à 74 % comme l’affirme Sakho.
La dette à 119 % : une lecture trompeuse
Le chiffre de 119 % du PIB avancé par l’auteur provient de l’audit Forvis Mazars commandé par le gouvernement Sonko, qui a réévalué l’encours en y intégrant des données jusqu’alors non consolidées. C’est cet audit qui a révélé une dette réelle de 118,8 % du PIB fin 2024.
L’auteur utilise donc les résultats d’un audit commandité par Sonko pour accuser Sonko d’avoir créé cette situation. C’est un argument circulaire : on accuse Sonko d’avoir causé une situation que son propre audit a permis de révéler.
2. La question du FMI : une rupture instrumentalisée
La réalité des discussions avec le FMI
L’auteur affirme que la « suspension du programme FMI » a été un acte volontaire de Sonko. Or, les communiqués du FMI indiquent qu’en mai 2024, les nouvelles autorités ont réaffirmé leur engagement à poursuivre le programme.
Les désaccords portaient sur la viabilité de la dette : le FMI recommandait une restructuration, que le gouvernement sénégalais a catégoriquement refusée. Le ministre des Finances Cheikh Diba a déclaré en novembre 2025 :
« La restructuration n’est pas envisageable. Si le Sénégal était dans une situation où la restructuration était nécessaire, je serais le premier à l’assumer. »
Le « refus » est une décision collective
Ce refus n’est pas une décision isolée de Sonko. C’est la position officielle du gouvernement de Bassirou Diomaye Faye, maintenue après le limogeage de Sonko. L’auteur ne peut donc attribuer cette position à Sonko seul, alors qu’elle est toujours en vigueur en 2026.
3. Les dégradations de notation : une analyse erronée
Les dégradations sont antérieures et postérieures à Sonko
L’auteur énumère les dégradations de Moody’s comme si elles étaient la conséquence directe des choix de Sonko. Mais plusieurs dégradations étaient déjà intervenues sous le mandat de Macky Sall, notamment en 2023 lors des tensions politiques.
Même en 2026, la note souveraine continue de se dégrader : Seneweb rapporte qu’elle est passée de « stable » à « négative » durant la crise politique entre Faye et Sonko. Cette dégradation est donc liée à l’instabilité institutionnelle persistante, pas à un seul acteur.
Le benchmark international
Le Sénégal n’est pas le seul pays africain à subir des dégradations. La plupart des économies émergentes ont connu des baisses de notation en raison du resserrement monétaire mondial et de la hausse des taux d’intérêt.
4. L’effondrement des IDE : une analyse contestable
L’effondrement des IDE en 2025 : causes multiples
L’auteur cite la CNUCED pour attester d’une chute des IDE à 37 millions de dollars en 2025, soit une baisse de 98,9 %. Mais :
1. Les IDE de 2020-2024 étaient soutenus par des projets majeurs (gaz, pétrole, infrastructures) qui ont atteint leur phase de maturité.
2. L’incertitude politique liée à l’élection présidentielle de 2024 avait déjà freiné les investissements au premier trimestre.
3. Le report de la production de gaz à décembre 2024 a également pesé sur les anticipations.
Un phénomène transitoire ?
La baisse des IDE en 2025 pourrait être conjoncturelle, liée à la phase d’ajustement budgétaire. Rien n’indique une destruction durable de l’attractivité du Sénégal.
5. Le prix du carburant : un argument fallacieux
L’augmentation du prix : une conséquence du poids de la dette
L’auteur affirme que l’augmentation du prix du carburant est une conséquence directe de la mauvaise gestion de Sonko. Pourtant, le FMI avait déjà recommandé en mai 2024 :
« Un accent devrait être davantage mis sur les réformes structurelles, portant sur la révision de la formule de détermination des produits pétroliers ».
Le gouvernement Sonko-Faye a maintenu les subventions énergétiques à 620 milliards de francs CFA en 2023 (3,3 % du PIB). L’ajustement du prix du carburant est une décision difficile mais nécessaire, dictée par le poids de la dette héritée de la période précédente.
Le prix à la pompe en août 2026 est de 920 francs CFA le litre; un niveau comparable à celui d’autres pays de la région.
6. La stratégie de « déstabilisation » : une thèse non étayée
La rhétorique du « ramassable »
L’auteur affirme que Sonko aurait poursuivi une stratégie de « déstabilisation » pour rendre le pays « ramassable » en 2029. Cette thèse repose sur une lecture téléologique : elle interprète les difficultés économiques comme une intention délibérée.
Les preuves du contraire
Si Sonko avait voulu déstabiliser le Sénégal, il n’aurait pas :
· Commandé un audit de la dette qui a révélé l’ampleur du problème.
· Lancé un Plan de redressement économique et social (PRES) dès juillet 2025.
· Cherché à maintenir un accord avec le FMI.
Les vrais désaccords entre Faye et Sonko portaient sur la stratégie à adopter face aux créanciers : Sonko préconisait une approche plus ferme, Faye une approche plus conciliante.
7. La contradiction du membre de l’administration
Le « déni » de l’époque Sonko
L’auteur évoque un « membre de l’administration » qui aurait approuvé les décisions de Sonko avant de le critiquer rétrospectivement. Cette évocation est révélatrice :
· Cheikh Diba, ministre des Finances, a été nommé en avril 2024 et a travaillé avec Sonko sur l’audit de la dette et le PRES.
· Aujourd’hui, c’est le même Cheikh Diba qui défend le refus de restructuration et explique la situation de la dette.
Ce n’est donc pas un « déni » : c’est la continuité d’une analyse partagée sur la viabilité de la dette et la nécessité de réformes douloureuses.
8. La crise institutionnelle de 2026 : un facteur aggravant
L’instabilité politique pèse sur les perspectives
L’article de Sakho ignore un facteur majeur : la crise politique entre Faye et Sonko, qui a abouti au limogeage de Sonko le 22 mai 2026 et à son élection comme président de l’Assemblée nationale.
Cette dualité institutionnelle entre un président et un chef de parti majoritaire hostile crée une incertitude qui pèse sur les perspectives économiques. Le ministère des Finances doit mobiliser 6 000 milliards de francs CFA par an pour le refinancement de la dette.
La note souveraine est passée de « stable » à « négative » durant cette crise. Attribuer les difficultés économiques à la seule période Sonko, sans considérer la crise institutionnelle actuelle, est une analyse partiale.
En conclusion : Plaidoyer pour une analyse sereine et collective
L’analyse de Lansana Gagny Sakho, en ciblant un seul acteur, participe malheureusement à l’atmosphère de polémique qui empêche une lecture objective des défis nationaux. Ce faisant, elle détourne l’attention des véritables enjeux : la soutenabilité d’une dette accumulée sur des décennies, la nécessité d’un ajustement structurel douloureux mais inévitable, et l’impact déstabilisateur d’une guerre de légitimité entre les plus hautes autorités du pays.
L’École des choix publics nous enseigne que les décisions impopulaires sont souvent reportées par crainte du calendrier électoral. Le gouvernement Faye-Sonko a fait le choix, pour la première fois, de révéler la vérité sur la dette et d’assumer des mesures difficiles. Que l’on approuve ou non leurs méthodes, ce choix de transparence et de responsabilité mérite d’être salué et analysé pour ce qu’il est, non instrumentalisé pour régler des comptes politiques.
Aujourd’hui, plus que jamais, les Sénégalais ont besoin que leurs dirigeants et leurs experts transcendent les clivages partisans. Les vrais périls : la dégradation du pouvoir d’achat, la fragilité des équilibres macroéconomiques, l’incertitude institutionnelle ne seront résolus que par un consensus national et une réflexion collective apaisée.
« Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas seulement une rupture entre deux hommes. C’est la confrontation entre deux formes de légitimité : la légitimité institutionnelle et la légitimité charismatique. »
Cette citation du Courrier International résume bien la situation. La lutte politique entre Faye et Sonko ne doit pas occulter les véritables enjeux économiques du Sénégal. Il est temps de dépasser les anathèmes et les procès en intention pour construire, ensemble, une analyse sereine et collective à la hauteur de l’intérêt supérieur de la nation.
Dr. Seydina Oumar Seye.