Il est des hommes dont la disparition crée un silence. Et il en est d’autres dont l’absence devient, avec le temps, une présence autrement plus profonde : une présence dans nos pensées, dans nos lectures, dans nos questionnements et dans les vocations qu’ils ont fait naître.
Deux ans déjà que le Professeur Abdou Ndukur Kacc NDAO nous a quittés. Deux ans sans sa voix, sans ses analyses, sans cette parole singulière qui savait réveiller les consciences et interroger nos certitudes.
Mais deux ans après son départ vers l’Orient éternel, une chose demeure incontestable : Ndukur Kacc Ndao n’est pas parti avec son œuvre. Il nous a laissé une mémoire, une pensée, des ouvrages et surtout une manière de regarder notre société, nos peuples et nos cultures.
Le dernier des ICONOLASTES 
Pour beaucoup, il fut un ethnologue, un anthropologue, un universitaire et un intellectuel engagé. Pour d’autres, il fut davantage : un passeur de mémoire, un décodeur des sociétés et un infatigable défenseur de la pluralité culturelle du Sénégal.
Pour ma part, il restera surtout celui qui m’a transmis, sans même le savoir peut-être, l’amour de la socio-anthropologie.
Sa force résidait dans cette capacité exceptionnelle à nous faire regarder autrement ce que nous pensions connaître. Sous sa plume, nos traditions n’étaient jamais de simples vestiges du passé. Elles devenaient des portes ouvertes sur notre histoire, notre identité et notre rapport au monde.
Une rencontre avec mes propres racines
Je ne peux évoquer le Professeur Ndao sans parler de mon identité Badiaranké.
À travers ses travaux, notamment From Tenda to Ajamat, coécrit avec Monsieur Matar Ndour, j’ai découvert une autre manière de regarder mon propre héritage. Ses analyses consacrées aux communautés, aux territoires, aux mobilités, aux rites et aux organisations sociales m’ont permis de comprendre que derrière les pratiques et les traditions se cachent des siècles d’histoire, de résistances, de transformations et de transmission.
Lire ses travaux sur les Badiaranké fut pour moi bien plus qu’une lecture académique : ce fut une rencontre avec moi-même.
C’était une sensation particulière : voir enfin une partie de son propre patrimoine étudiée avec profondeur, rigueur scientifique et respect. Ce que l’on pouvait considérer comme une mémoire familiale ou communautaire devenait, sous son regard, une matière digne de recherche, de réflexion et de transmission.
Il m’a ainsi appris une vérité fondamentale : chercher à comprendre sa culture, ce n’est pas s’enfermer dans son identité ; c’est apprendre à mieux comprendre l’autre et, finalement, à mieux se comprendre soi-même.
Chez Ndukur Kacc NDAO, la culture n’était jamais un folklore figé.
Elle était vivante.
Elle respirait à travers les peuples, les territoires, les langues, les familles, les croyances, les rapports sociaux et les mutations de la société.
Il savait nous conduire dans les profondeurs de la genèse des peuples, des dynamiques migratoires, des rapports entre l’homme et son environnement, des systèmes de parenté, du genre, de l’identité et des transformations sociales.
Son anthropologie n’était pas une science froide enfermée dans les amphithéâtres. Elle était une anthropologie incarnée, enracinée dans le terroir et ouverte sur l’universel.
Il avait cette qualité rare de pouvoir être à la fois un immense universitaire et un homme profondément proche des réalités humaines.
Un intellectuel qui refusait les certitudes faciles
Ndukur était un intellectuel engagé, mais jamais prisonnier du dogmatisme.
Il questionnait.
Il déconstruisait les évidences.
Il obligeait à réfléchir.
C’est sans doute aussi pour cela qu’il mérite cette appellation de dernier des iconoclastes : parce qu’il n’avait pas peur de déplacer les lignes, de remettre en cause les lectures toutes faites et d’ouvrir des débats là où d’autres préféraient le confort des certitudes.
Sa parole était libre, parfois tranchante, mais toujours nourrie par cette volonté de comprendre.
Et derrière l’intellectuel exigeant se cachait un homme dont le sourire, l’humanisme et le sens du partage resteront gravés dans la mémoire de ceux qui l’ont connu.
Depuis son départ, il existe un vide difficile à expliquer.
Je me souviens de cette époque où j’attendais ses publications avec une véritable impatience. Chaque texte était pour moi une petite école. Chaque réflexion ouvrait une nouvelle fenêtre.
Aujourd’hui encore, lorsque je vois passer certains débats sur l’identité, la culture, les peuples ou les transformations de notre société, une pensée me traverse :
« Que dirait Ndukur de tout cela ? »
C’est peut-être là l’une des plus belles preuves de la grandeur d’un intellectuel : continuer à nous faire réfléchir après sa disparition.
Sa voix s’est tue, mais les questions qu’il posait continuent de vivre.
Son absence est donc plus qu’un manque affectif. Elle est aussi un vide dans notre espace intellectuel et scientifique.
Je me surprends parfois à penser que, si je devais réinventer mon parcours intellectuel, je marcherais peut-être davantage dans le sillage de la socio-anthropologie.
Et, dans cette réflexion, je retrouve l’empreinte de Ndukur.
Parce qu’il avait réussi quelque chose de rare : faire naître une vocation chez quelqu’un qui n’était pas nécessairement destiné à emprunter cette voie.
Il m’a appris, directement ou indirectement, qu’étudier les sociétés, ce n’est pas seulement accumuler des connaissances.
C’est écouter.
Observer.
Questionner.
Comprendre.
Et surtout, accepter la complexité de l’être humain.
Ton œuvre demeure, cher Professeur Ndukur Kacc NDAO,
Deux ans après ton départ, ton œuvre continue de parler.
Tes livres sont des archives de notre mémoire.
Tes articles sont des fragments de notre histoire.
Tes analyses sont des boussoles pour comprendre les mutations de notre société.
Et ta pensée demeure une invitation à regarder le Sénégal non pas comme une identité unique et uniforme, mais comme une extraordinaire mosaïque de peuples, de cultures, de langues, de mémoires et d’histoires qui se rencontrent.
Tu nous as rappelé que la diversité n’est pas une faiblesse.
Elle est une richesse.
Tu nous as également montré que connaître nos racines ne signifie pas vivre dans le passé. C’est au contraire se donner les moyens de construire l’avenir avec davantage de conscience.
Deux ans sans toi…
Ndukur,
Deux ans sans ta voix.
Deux ans sans tes publications.
Deux ans sans tes analyses.
Deux ans sans cette manière unique que tu avais de nous interpeller.
Mais deux ans aussi que ton œuvre continue de nous accompagner.
Tu nous manques.
Tu manques à ceux qui ont eu le privilège de te connaître.
Tu manques à ceux qui te lisaient.
Tu manques à ceux qui découvraient, à travers tes écrits, des pans entiers de notre histoire.
Et tu manques particulièrement à tous ceux qui, comme moi, ont trouvé dans ta pensée une lumière pour mieux comprendre leurs propres racines.
Aujourd’hui, en ce 6 septembre 2026, je ne veux donc pas seulement pleurer ton absence.
Je veux célébrer ton héritage.
Je veux saluer l’homme de science.
Je veux honorer l’intellectuel libre.
Je veux remercier le passeur de mémoire.
Et surtout, je veux dire merci à celui qui, par ses écrits, m’a permis de regarder mon identité Badiaranké avec davantage de fierté, de curiosité et de profondeur.
Merci, Professeur Abdou Ndukur Kacc Ndao.
Ton corps a rejoint la terre, mais ta pensée demeure parmi nous.
Puisse ton œuvre continuer à être lue, discutée, enseignée et transmise aux générations futures.
Puisse la communauté scientifique reconnaître à sa juste valeur l’immensité de ta contribution à la connaissance des sociétés sénégalaises.
Et puisse cette terre de Cambérène, que tu as tant aimée et dont tu as si profondément raconté les hommes et les cultures, t’être légère.
Qu’Allah, dans Son infinie Miséricorde, te pardonne tes fautes, élève ton rang et t’accueille dans Son Firdaws al-A’la.
Repose en paix, Professeur 
: Le dernier des ICONOLASTES 
Deux ans après, ta voix s’est tue…
mais ton héritage, lui, continue de parler.
August Manécrate 
Hommage à Abdou Ndukur Kacc Ndao
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