Le débat actuel au parlement sur les contrats à durée déterminé (CDD) est bien plus qu’un débat technique sur le droit du travail, c’est un débat sur le modèle économique du Sénégal.
Dans un pays où près de 90 % des emplois relève du secteur informel, l’enjeu n’est pas seulement de protéger ceux qui ont déjà un emploi. Il est aussi et surtout de créer suffisamment d’emplois pour les centaines de milliers de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail.
Comment attirer l’investissement? Quel équilibre trouver entre flexibilité et protection du travailleur? Comment favoriser la création d’un emploi formel sans précariser davantage les salariés?
Voilà les questions qui devraient mobiliser l’ensemble de la classe politique.
Pendant que les députés, tentent de répondre à ses interrogations essentielles pour l’avenir du pays, la coalition dissidente est curieusement, absente de ce grand débat national. Aucun cap économique clair. Aucune doctrine sociale identifiable. Aucune vision structurée de l’emploi. Un vide conceptuel sidéral.
En revanche, elle occupe bruyamment l’espace médiatique avec un sujet qui n’a rien à voir avec le préoccupations immédiates des sénégalais : la dissolution de l’Assemblée nationale.
Cette diversion n’est pas anodine, elle permet d’éviter les questions qui fâchent. Elle permet d’éviter le débat sur les renoncements successifs observés depuis deux ans. Elle permet d’éviter le débat sur la restructuration de la dette qui se profile. Elle permet surtout d’éviter un examen honnête de l’écart grandissant entre le projet présenté au sénégalais en 2024, et les orientations aujourd’hui assumées par le mandataire dissident.
Car au fond, quel est le problème institutionnel à résoudre?
Pastef dispose de 130/165 députés, il n’existe aucun blocage parlementaire, aucune réforme, empêchée par l’Assemblée nationale. La première dissolution avait une justification politique et institutionnelle : permettre à un président dépourvu de majorité de gouverner et d’appliquer son programme.
La situation actuelle est radicalement différente, la dissolution dont certains rêvent aujourd’hui ne viserait pas à résoudre un blocage, elle servirait à obtenir une nouvelle légitimité politique pour accompagner un changement de cap qui n’a jamais été soumis au peuple.
Autrement, dit, on ne cherche plus à appliquer le projet pour lequel le sénégalais ont voté ; on cherche à obtenir une majorité qui permettra d’en justifier l’abandon.
Le peuple sénégalais a voté pour une transformation profonde de l’État, une souveraineté assumée, une gouvernance exemplaire et une rupture avec les pratiques du passé. Il n’a jamais voté pour une reconfiguration, opportuniste des rapports de force institutionnels destinée à effacer les contradictions du présent.
Cette stratégie n’est d’ailleurs pas sans précédent. En 1997, persuadé qu’il renforcerait son pouvoir, Jacques Chirac, dissout l’Assemblée nationale. Ce qui devait être une démonstration de force, se transforma en une erreur stratégique majeure. Les électeurs lui retirèrent la majorité qu’il croyait consolider. L’histoire nous enseigne que les dissolutions conçues comme des manœuvres tactiques produisent souvent l’effet inverse de celui recherché.
Quoi qu’il en soit, ceux qui demeurent fidèles au projet initial n’ont aucune raison de craindre les élections car les urnes ne sont pas une menace, elles sont l’essence même la démocratie.
Mais une question demeurera.
Après une éventuelle dissolution, la dette, ce sera-elle évaporée? Les difficultés économiques auront-elles disparu par enchantement? Le souvenir de la trahison se sera-t-il effacé par amnésie collective?
La réponse est évidemment non.
C’est pourquoi cette dissolution apparaît davantage comme un épouvantail politique que comme une nécessité institutionnelle : juridiquement impossible avant décembre 2026, inutile en présence d’une majorité écrasante, et potentiellement coûteuse pour les finances publiques, elle ressemble moins à une solution démocratique, qu’une tentative de faire ratifier par les urnes, un pansement sur un ego contrarié.
Cet article Du code du travail à la dissolution : Chronique d’une fuite du débat de fond (Par Me Pape KANDJI ) est apparu en premier sur KEWOULO.