Le limogeage du Premier ministre sénégalais, s’il a pris de court à certains égards, tant l’échéance a été sans cesse repoussée malgré l’urgence de trancher, n’est guère une surprise. Plutôt la fin d’un vrai faux suspense, d’un long feuilleton de ménage impossible, de cohabitation au goût de soufre au cœur de l’État.
Depuis plusieurs mois déjà, la rupture entre deux hommes qui s’identifiaient l’un à l’autre, avant de tomber dans une guerre d’egos et de s’engager dans une lutte de pouvoir, paraissait inévitable, aux yeux de nombreux observateurs avertis de la vie politique sénégalaise. Les vives tensions entre le président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ne tiennent pas à un désaccord politique mais s’expliquent par un conflit profond autour du contrôle et de l’exercice effectifs du pouvoir, de la nature, des exigences et contraintes du régime présidentiel.
Comme l’avait un jour résumé l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, le pouvoir présidentiel n’est pas « un banc » où les uns et les autres pourraient se bousculer et partager les places et les rôles, mais « un fauteuil » qui ne peut accueillir qu’une seule personne à la fois, pas plusieurs.
Toute la crise actuelle au Sénégal découle de cette réalité institutionnelle que Sonko n’aura jamais véritablement acceptée, en voulant jouer les premiers rôles à sa place de second devant le Président qui est le chef de l’exécutif et de l’État.
Au lieu de se contenter, modestement, de son rôle de chef du gouvernement dans les limites de ses prérogatives constitutionnelles, il a donné l’impression de vouloir d’une co-présidence, sinon d’exercer un pouvoir à part entière au même titre que le Président de la République. En clair, il a aspiré à être un « président bis ». Or, dans un régime présidentiel ou semi-présidentiel fortement dominé par le chef de l’État, comme c’est le cas au Sénégal sous la Constitution actuelle, les attributions et pouvoirs du président de la République ne sont pas comparables au périmètre réservé au Premier ministre : les prérogatives de l’un et de l’autre ne sont ni équivalentes ni concurrentes.
Le président demeure la véritable clé de voûte du pouvoir exécutif et patron de tous. Il tire sa légitimité directement du suffrage universel et incarne l’autorité suprême de l’État. Le Premier ministre, lui, exerce des responsabilités importantes, certes, mais dans le cadre d’une délégation politique et institutionnelle et sous l’autorité du président.
Le tort de Sonko aura été de vouloir souvent inverser les rôles et de ne pas s’inscrire dans la logique et l’orthodoxie constitutionnelle, en posant des actes de défiance et tenant des propos vexatoires et méprisants à l’encontre de Diomaye Faye. Le mentor qui veut marcher sur le mendiant, bafouer son autorité et contester sa légitimité. Sonko n’a pas voulu se soumettre à la préséance républicaine ni prêter allégeance, un tant soit peu, au chef de l’État. Lui qui a lancé le slogan : « Sonko, c’est Diomaye, Diomaye, c’est Sonko », dans ses faits, gestes, déclarations et prises de position, a indiqué clairement : « Lui, ce n’est pas moi, moi, ce n’est pas lui ; il y a moi, puis il y a lui ».
Le Premier ministre a montré qu’il souhaitait que le président marche dans ses pas, lui obéisse plutôt que l’inverse. Si Sonko en disposait des moyens et des pouvoirs, il aurait destitué le Président depuis fort longtemps. Mais c’est celui-ci qui l’a débarqué de ses fonctions. Le décret de limogeage de Sonko par Diomaye, pour ceux qui avaient pu en douter, rappelle qu’un Premier ministre, aussi fort, populaire et charismatique qu’il pourrait l’être, reste une proie facile dans un pays où le régime est présidentiel.
La crise naissante au Sénégal rappelle d’ailleurs l’une des règles les plus connues, exposée par Robert Greene dans son ouvrage The 48 Laws of Power : la fameuse Loi n°1, « Ne jamais surpasser le maître ». Greene explique que ceux qui exercent le pouvoir supportent mal qu’un subordonné apparaisse plus influent, plus populaire ou plus dominant qu’eux dans l’espace public. Il insiste sur la fragilité psychologique des détenteurs du pouvoir face à toute concurrence symbolique ou politique.
Selon ce raisonnement, l’erreur fatale consiste à croire que le chef « doit » une part du pouvoir à celui qui l’a aidé, soutenu ou accompagné dans son ascension. Car en politique, le détenteur de la légitimité suprême ne partage jamais durablement son trône, s’il estime que son autorité pourrait en souffrir ou s’en trouver contestée ou affaiblie.
Le plus grand problème d’Ousmane Sonko est qu’il appartient à cette catégorie d’hommes politiques populistes qui bâtissent leur ascension sur un mélange explosif de charisme personnel, de popularité de masse, de discours offensifs et de confrontation permanente. Ces profils séduisent une partie importante de l’opinion publique par leur franc-parler, leur posture antisystème, leur capacité à capter les frustrations populaires et leur talent à apparaître comme des hommes forts capables de défier l’ordre établi.
Mais cette popularité finit souvent par devenir leur principal piège.
Fort de l’adoration de ses partisans, Sonko a développé progressivement une forme d’arrogance politique et de suffisance intellectuelle. Convaincu d’incarner seul la volonté du peuple, il ne supporte plus la contradiction, considère les conseils comme des attaques personnelles et a fini par croire qu’il a raison contre tout le monde : adversaires, alliés, institutions, partenaires et parfois même ses propres soutiens historiques.
Ces personnalités politiques ne se sentent véritablement à l’aise que dans la confrontation. Le compromis leur paraît une faiblesse, la modération une trahison et l’écoute un aveu d’insuffisance. Elles vivent dans une logique de combat permanent, alimentée par la tension, les polémiques et les rapports de force. Leur énergie politique dépend du conflit. Elles ont besoin d’ennemis pour exister politiquement.
Avec le temps, cette dynamique nourrit un ego surdimensionné. Le leader finit par s’enfermer dans un cercle de flatterie où seuls les discours qui confortent sa propre vision sont tolérés. Les collaborateurs prudents ou lucides sont marginalisés, tandis que les plus radicaux et les plus serviles prennent de l’influence. Le chef commence alors à confondre popularité émotionnelle et capacité réelle à gouverner.
Or, l’histoire politique montre que beaucoup de figures populistes de ce type finissent par se heurter à leurs propres excès. Leur incapacité à construire des alliances durables, à écouter, à négocier et à accepter les limites du réel finit souvent par provoquer leur isolement. Certains n’accèdent jamais au pouvoir malgré leur immense popularité ; d’autres y parviennent mais s’y brisent rapidement à cause de leur tempérament conflictuel.
La politique ne se résume pas au talent de mobilisation ou à la capacité de séduire les foules. Gouverner exige aussi de la patience, de la maîtrise de soi, de l’écoute, du compromis, de la discipline intellectuelle et une capacité à distinguer l’intérêt national de son propre ego. Beaucoup de populistes charismatiques échouent précisément parce qu’ils deviennent prisonniers de leur propre personnage.
Porté par son immense popularité, son charisme et sa capacité de mobilisation, Sonko a acquis et développé la conviction qu’il est le véritable centre de gravité du pouvoir sénégalais. Cette assurance politique l’a conduit à multiplier les initiatives personnelles, les prises de position individuelles, à s’engager aussi dans des épreuves de force institutionnelles. Il a entretenu l’impression qu’il dominait davantage la scène nationale que le président lui-même.
Alors qu’il était espéré du Premier ministre une attitude fondée sur la loyauté institutionnelle, la coordination gouvernementale et le respect des équilibres constitutionnels, il a souvent affiché une posture perçue comme un glissement quasi-présidentiel. Beaucoup de Sénégalais ont ainsi eu le sentiment qu’il empiétait, outrancièrement, sur les prérogatives du chef de l’État, voire qu’il cherchait à se doter de pouvoirs d’exception exorbitants au sein du système dont il n’a pas réussi à prendre la tête.
Sonko semble également avoir oublié que le président de la République tient sa légitimité directement du peuple souverain et ne rend compte qu’à ce peuple et n’a donc pas de maître que lui. Il ne peut non plus être l’otage d’un parti politique, fût-il majoritaire. Le président sénégalais n’est pas un serviteur exclusif du PASTEF, mais le chef de l’État et Président de tous les Sénégalais.
La crise actuelle risque de provoquer de profondes fractures au sein du PASTEF. Une partie, dont l’ampleur est difficile à évaluer à ce stade, des responsables politiques, des députés et des cadres du mouvement pourrait choisir de se ranger derrière le détenteur réel du pouvoir et faiseur de destins et de carrières : le président de la République. En politique, beaucoup finissent généralement par rejoindre le camp qui dispose effectivement de l’appareil d’État, des leviers institutionnels et de la légitimité constitutionnelle.
Il ne faut pas oublier non plus que le PASTEF n’a pas mené seul son combat contre l’ancien président Macky Sall. Le mouvement avait construit, au fil des années, un vaste réseau d’alliances politiques, sociales et citoyennes qui a largement contribué à sa victoire. Sonko semble de plus en plus isolé politiquement. Sa rupture avec le président Diomaye Faye pourrait accentuer cet isolement, d’autant qu’une partie de l’opinion sénégalaise paraît désormais davantage préoccupée par la stabilité institutionnelle, la gouvernance et l’apaisement que focalisée sur une logique de confrontation politique permanente.
Il reste à savoir si Diomaye tirera profit de son acte d’autorité ou en pâtira dans la recomposition politique annoncée et les échéances électorales à venir. Le peuple, qui devra arbitrer, sera-t-il un soutien à Diomaye pour gouverner ou réagira-t-il en allié et rempart de Sonko pour l’abattre ?
Au fond, le divorce politique entre deux partenaires privilégiés et la guerre désormais ouverte entre frères ennemis illustrent une leçon classique de la vie politique : il est souvent plus difficile de partager le pouvoir que de le conquérir ensemble.
Samir Moussa
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